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Aplats


Il y a une question qui me travaille depuis quelque temps, une de ces questions qui s'installe en sourdine et finit par prendre de la place : jusqu'où une photographie peut-elle s'éloigner du réel sans le trahir ? Ou plutôt, et c'est peut-être là que la réflexion devient plus intéressante, est-ce que s'éloigner du réel est forcément une trahison ?


Depuis quelques années, je sens que mon regard évolue. Sans que ce soit un choix délibéré, sans que j'aie décidé un matin de changer de cap, je me retrouve de plus en plus attiré par l'épure, par ce qui se soustrait plutôt que par ce qui s'additionne. Là où je cherchais autrefois à saisir la netteté d'un reflet, la précision d'une plume, le détail qui fait la différence, je me surprends aujourd'hui à préférer le flou, la matière dissoute, la suggestion à la démonstration.


Cette photo en est peut-être l'exemple le plus radical que j'aie réalisé jusqu'ici. Elle a été prise sur la côte du Cap Ferret, en hiver. Les conditions étaient douces et laiteuses, le ciel pâle se confondant presque avec la mer dans une lumière sans aspérités, sans ombre, sans la moindre accroche. Rien qui ne s'impose, en apparence. Et pourtant, c'est précisément dans cette absence d'éclat que j'ai trouvé ce qui m'intéressait : ces bandes horizontales de bleu, de blanc et de gris perle qui se fondent imperceptiblement les unes dans les autres, ce mouvement de l'eau capturé sur une longue pose qui efface les détails pour ne laisser qu'une sensation, une sorte de murmure visuel.


Ce qui m'amuse — et me questionne à la fois —, c'est que lorsque j'expose ce type d'images en festival, certains visiteurs font spontanément le rapprochement avec Rothko. Spontanément, sans concertation, comme si quelque chose dans la construction de l'image appelait cette référence. Je comprends pourquoi : il y a sans doute une similitude réelle dans la façon dont les aplats se superposent, dont les bandes de couleur semblent flotter, indécises, entre abstraction et réalité. Sauf que les toiles de Rothko ne m'ont jamais vraiment touché. Je les ai trouvées tristes, pesantes — moins dans leur construction, qui est indéniablement proche de ce que je cherche, que dans les couleurs qu'il a choisies, ces rouges sombres et ces noirs qui écrasent plutôt qu'ils n'ouvrent. Alors oui, la parenté formelle existe, je ne la nie pas, mais je préfère penser que ma version est plus légère, plus aérée — un Rothko qui aurait choisi la lumière, ou peut-être simplement l'optimisme.


Une autre question que j'entends souvent est celle du sujet. Quel est le sujet ? Quelle est l'intention ? Ce sont des remarques récurrentes, formulées sans malveillance, mais qui révèlent une attente bien précise de ce que doit être une photographie. Dans le paysage, cette attente prend souvent la forme d'une autre question, presque aussi instinctive : où la photo a-t-elle été prise ? Comme si nommer le lieu permettait de comprendre l'image, de la valider. Or ce qui m'intéresse n'est ni le quoi ni le où — c'est le quand. Cette lumière-là, à cette heure-là, sur cette eau-là, qui n'existera plus jamais tout à fait de la même façon.


Ces images sont un contre-pied assumé avec ce qu'on attend habituellement d'une photographie : un sujet identifiable, un lieu nommable. Ici, ni l'un ni l'autre. Et comme si ce double effacement ne suffisait pas, la question du médium lui-même finit par se poser — est-ce une photo ou une peinture ? Le trouble est complet. Et c'est peut-être là, dans cet inconfort du spectateur qui ne sait plus très bien à quoi il a affaire, que réside l'essentiel de ce que je cherche à provoquer.


L'idée d'une vague
L'idée d'une vague

 
 
 

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